Beaucoup de femmes vivent la violence conjugale depuis des années. Malgré ce qu’elles endurent, elles restent avec leur conjoint et refusent parfois l’aide de leur entourage. Pourquoi ?

Depart-femme2Laurence vit avec Rémi depuis 15 ans. Ils ont un enfant. Rémi l’insulte, la dénigre et, de plus en plus souvent, la frappe. Laurence est isolée, ses proches ne lui parlent presque plus. Alors qu’elle raconte à sa mère sa énième dispute avec son mari, elle entend son frère, excédé, dire : « si elle reste, c’est qu’elle aime ça. »

Elle doit aimer cette relation violente pour rester…

FAUX : Il est trop facile de mettre en opposition celles qui partent et celles qui restent. Les femmes violentées qui ne sont pas encore parties seront, sans doute, celles qui partiront demain.

Les situations de violence se maintiennent pendant de nombreuses années pour de multiples raisons. La principale s’appelle l’emprise.

L’emprise est un phénomène de colonisation de l’esprit qui annihile toute forme d’individualité. L’auteur des violences adopte des stratégies très variées telles que la terreur, le dénigrement, la menace, le chantage, etc.

Il utilise également des procédés destinés à faire perdre à la victime ses repères  : le déni des évidences, des messages paradoxaux, « souffler le chaud et le froid ». Certaines résistances de la femme ne pouvant être systématiquement vaincues par la peur, il peut également opter pour des techniques d’apaisement : des attentions, des cadeaux, l’acceptation d’une médiation familiale, d’une thérapie de couple, la promesse de se soigner.

En alternant ces stratagèmes, il fait disparaître ce qui fait de la femme une personne à part entière : il lui ôte tout libre arbitre. Elle ne peut plus se fier à ce qu’elle ressent, ni à ce qu’elle pense.

Ainsi, ses goûts, ses aspirations, ses besoins, ses émotions, son environnement, son emploi, ses amis, sa famille font systématiquement l’objet d’attaques de la part de l’auteur.

Pour satisfaire aux désirs du conjoint et éviter les passages à l’acte violents, la victime est obligée de renoncer à ce qu’elle est. Sa personnalité s’efface jusqu’à ce qu’elle-même ne se reconnaisse plus.

Il lui est alors très difficile de tout remettre en question, car elle n’en a plus la force. Prisonnière de cet engrenage, il lui arrive souvent d’anticiper les attentes de l’auteur de violences sans même qu’il ait besoin de les formuler.

Ce phénomène est couramment admis lorsque l’on parle de mouvement sectaire. Il apparaît également dans le couple, quand il y a des violences. Plus les violences durent, plus l’emprise s’installe.

Quand on veut, on peut.

FAUX : Chaque situation est unique.

Comme nous l’avons dit plus haut, il y a de multiples raisons qui poussent une femme à rester avec un conjoint violent :

La peur : peur de mourir, peur d’être seule, peur de perdre ses enfants, peur de se retrouver à la rue, peur du jugement de sa famille, de sa communauté.

La culpabilité de n’avoir pas eu le courage de le faire avant, la crainte de ne pas aller jusqu’au bout.

L’isolement : parmi les nombreuses stratégies de l’auteur, une des plus systématiques consiste à isoler la victime des personnes qui pourraient lui apporter un quelconque soutien.

La dépendance économique : bien qu’un grand nombre de femmes victimes de violences travaillent, la plupart ne disposent pas de revenus propres (inégalités dans la répartition des charges du ménage, confiscation du salaire ou des prestations), ou leurs revenus ne leur permettent pas d’accéder à une totale autonomie (contrats précaires, temps partiels imposés…).

Une situation administrative instable pour les femmes migrantes.

- L’absence de solution concrète. Partir d’accord, mais pour aller où ?

Cette liste n’est pas exhaustive, mais on entrevoit déjà que la victime doit tenter de résoudre une situation extrêmement complexe dans une situation où elle est vidée de toute force.

D’accord, mais quand la femme retourne avec lui, que penser ?

Le phénomène d’aller-retour est bien connu des associations spécialisées. Nous savons qu’une victime de violences conjugales pourra faire plusieurs tentatives de départ pour finalement réussir à s’en aller définitivement.

Ces démarches sont positives : elles sont un tremplin. À chaque essai, la femme se réapproprie un peu de son pouvoir d’agir, de son libre arbitre.

N’oublions pas que, lorsque la victime tente de le quitter, l’auteur ne reste pas les bras ballants. Il est actif, poursuit son propre objectif et va tout faire pour qu’elle revienne. C’est à ce moment que les femmes entendent les promesses qu’elles ont toujours espérées.

La « gentillesse » des auteurs est redoutable, car il est beaucoup plus difficile, pour la plupart d’entre nous, de se montrer ferme et catégorique face à un individu agréable ou suppliant.

Lorsque le couple a des enfants, l’auteur de violences n’hésite pas à l’instrumentaliser pour maintenir l’emprise sur leur conjointe.

De ce point de vue, le fonctionnement judiciaire actuel est complètement paradoxal puisqu’il attend des mères qu’elles protègent leurs enfants en quittant les auteurs, tout en exigeant au moment du départ, qu’elles soient garantes du lien entre le père et les enfants.

Les attentes sociales qui pèsent sur les mères sont considérables et les femmes victimes de violences conjugales les ressentent parfaitement.

C’est quand même dur pour les proches.

VRAI : Le phénomène d’aller-retour a de fortes conséquences sur l’entourage, qui ne comprend pas les hésitations de la victime. Lorsque les proches se sont mobilisés pour alerter la femme de la violence subie ou bien pour l’aider concrètement à partir, il peut être difficile de constater qu’elle reste ou retourne auprès de son conjoint.

De plus, eux aussi peuvent avoir besoin de soutien pour affronter l’auteur.

Il n’est pas rare d’entendre les femmes raconter comment la famille et les amis leur ont tourné le dos après qu’ils aient tenté vainement d’intervenir. La honte et la culpabilité de rester dans ce couple, malgré les avertissements, vont parfois amener les dames, elles-mêmes, à mettre de la distance. L’isolement se renforce. Il est important que les proches en aient conscience pour ne pas faire peser sur la victime trop d’attentes.

Alors, quoi que l’on fasse pour l’aider, ça ne sert à rien ?

FAUX : Les femmes victimes de violences se saisissent de l’aide qui leur est proposée si l’on respecte leur temporalité.

Écouter et croire est le préalable nécessaire à une relation d’aide efficiente.

Les associations spécialisées savent qu’il ne sert à rien de pousser les femmes à partir si elles n’en sont pas à ce stade-là.

Les proches peuvent intervenir positivement en proposant une écoute bienveillante, patiente et sans jugement : nommer les violences conjugales, donner le numéro d’écoute nationale ou d’une association spécialisée, assurer la femme de son soutien si elle souhaite partir, ne pas s’éloigner et/ou la culpabiliser si elle décide de rester malgré tout.

Il s’agit d’adopter la stratégie inverse de l’auteur : la valoriser quand il la dévalorise, lui rendre son libre arbitre quand il veut le lui confisquer, l’écouter quand elle n’a plus le droit de parler, l’entourer quand il l’isole…